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Intégration Post-Soviétique : La Nature Particulière de l'UEE


Si l’UEE cherche à suivre l’exemple de l’UE, il faut se rendre à l’évidence que les deux ensembles n’ont pas la même histoire, et cela peut grandement impacter l’avenir de l’UEE. En effet, l’Union Européenne est née de la volonté d’anciens belligérants de s’intégrer ensemble pour faire face à des concurrences extérieures et pour éviter de devoir se battre à nouveau à l’avenir en tissant des liens économiques forts et en répondant aux besoins des Etats non plus par la conquête mais par l’intégration politique négociée.


L’UEE quant à elle vient d’une histoire complètement différente : celle d’un Empire effondré qui cherche à se reconstruire. Là où l’Union Européenne cherche à intégrer un espace qui n’a jamais été intégré et en somme ne fut qu’un espace de frontières et de conflits, l’UEE bénéficie déjà des restes de l’intégration soviétique et impériale des siècles passés. Les liens économiques, industriels et les réseaux de transport existaient déjà avant la création de l’UEE. Mais dans le même temps, il y a un passif historique également conséquent. Là où l'Union Européenne a résolument décidé de suivre un modèle de démocratie libérale fondée sur les droits de l’Homme et le maintien de la paix entre puissances comparables, l’UEE est composée d’Etats kleptocratiques nés de l’effondrement d’un Empire qui avait en son coeur la domination russe sur les autres nationalités. Un retour de l’intégration dans cet espace peut être vécu comme le retour de la domination d’un acteur sur les autres.


Mais sans vouloir peindre un portrait trop sombre de cette nouvelle intégration, il faut aussi se rendre compte que celle-ci paraît inévitable. Elle commença il y a plus de 300 ans, quand les souverains russes avaient décidé qu’il était dans leur intérêt de conquérir et de dominer ce qu’ils ont appelé “l’étranger proche”. Ainsi, si les Etats européens n’ont jamais eu la même langue, l’ancien Empire russe a donné naissance à des Etats ayant hérité de la même culture et parlant la même langue. En ce sens, la CEI et l’UEE semblent donc rappeler le modèle du Commonwealth britannique. Mais ici aussi la comparaison n’est pas parfaite car l’Empire britannique était un Empire ultra-marin, la domination britannique étant donc vécue comme une occupation par un Etat lointain. La Russie quant à elle, a toujours été à la tête d’un Empire continental. Indépendants ou pas, les Etats qui l’entourent se trouvent forcément sous son influence.


De même, autre aspect important : la nature des élites. De nombreux auteurs (notamment Lindberg) ont réfléchi sur le fait qu’une intégration, comme celle européenne, doit être portée par l’adhésion des élites. En d’autres termes, si les élites des Etats voient comme étant dans leur intérêt l’intégration régionale pour conquérir de nouveaux marchés ou pour avoir un même cadre juridique, les Gouvernements seront obligés de le faire. Ce qui a suivi en Europe est d’ailleurs la création d’une nouvelle élite à l’échelle régionale, qui occupe les principales places de décision de l’UE. En UEE, l’élite à l’échelle de l’Union existe déjà. En effet, la plupart des dirigeants politiques ou du monde des affaires de l’ex-URSS sont issus de la nomenklatura soviétique. C'est-à-dire qu’ils ont déjà une culture commune et une vision commune du monde moderne. Il n’est donc pas étonnant de voir que l’initiative de créer l’UEE est venue non pas de la Russie mais de Nazarbaev, Président du Kazakhstan et ancien proche de Gorbatchev issu du PCUS.


On pourrait presque dire que la reprise d’une intégration dans l’espace soviétique n’était qu’une question de temps. Au final ce qui a eu lieu au cours des trois décennies précédentes, c’est le changement d’une forme d’intégration en une autre. Dans les ruines de l’Empire soviétique, les acteurs nationaux ont trouvé la volonté d’à nouveau bâtir ce qui existait déjà.


Mais la particularité qui va le plus jouer dans l’avenir c’est le poids de la Russie dans l’UEE ainsi que le développement économique et technologique des autres Etats-membres. Il faut bien garder à l’esprit que la Russie est beaucoup plus grande, beaucoup plus riche et beaucoup plus peuplée que le reste des Etats de l’UEE. L’Ukraine, qui n’a pas adhéré à l’UEE mais que la Russie voulait voir présente dans cette organisation parce que c’est l'État le plus développé de la région après elle-même, ne représente que 10 à 15% de l'économie russe. Ainsi l’équilibre des influences au sein de l’UEE ne peut exister. La Russie écrase largement les autres membres par sa puissance. Sa capacité de pression économique et technologique est également sans pareille face aux autres membres qui sont classifiés comme “Pays en développement”.


Ainsi, si sur le papier l’UEE suit l’exemple européen, dans les faits, elle n’est en rien comparable et son évolution ne peut être que différente. Là où l’UE assiste à un “concert de l’Europe” où chaque Etat a son poids et que tout le monde est plus ou moins sur un pied d'égalité, l’UEE est au final composé d’un soliste et d’un chœur lui obéissant (et qui pourraient être tentés de l’abandonner s’il ne venait pas à les respecter davantage).


Nous allons justement étudier maintenant en quoi le fonctionnement de l’UEE est différent de celui de l’UE dans les faits et dans son équilibre institutionnel pour prouver comment la structure géopolitique de l’ensemble influe sur le fonctionnement de l’organisation internationale.


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